On envoie encore des tests techniques à faire chez soi. Le soir. Le weekend. « Prends le temps qu'il te faut. » Traduction : prouve-moi que tu n'as rien d'autre à faire de ta vie.
Qui est pénalisé ? Les femmes qui élèvent leurs enfants. Les personnes aidantes qui s'occupent d'un membre de leur famille, malade ou en perte d'autonomie. Les personnes en situation de handicap dont le temps libre est mangé par les soins, la rééducation, l'épuisement. Ce test ne mesure pas la compétence. Il mesure le privilège d'avoir du temps.
Et ça ne s'arrête pas au recrutement.
La veille technologique fonctionne sur le même biais. On attend tacitement des profils techniques qu'ils et elles se forment sur leur temps personnel. Lire le soir. Contribuer à de l'open source le weekend. Avoir un side project qui prouve la passion.
Les personnes qui n'ont pas ce temps sont jugées moins investies, moins à jour, moins légitimes. On confond disponibilité personnelle et excellence professionnelle. Si la veille n'est pas intégrée dans le temps de travail, elle devient un filtre de sélection invisible. Un de plus.
On continue de recruter des personnes qui nous ressemblent. On appelle ça le « culture fit ». L'idée de départ c'était « est-ce que je suis capable de bosser avec cette personne ? » C'est devenu « est-ce que cette personne est pareille que moi ? » Ce n'est pas du tout la même question.
Des fiches de poste à peine féminisées. Sur les canaux parallèles : « je cherche un senior », « la boîte Bidule cherche son CTO ». C'est documenté scientifiquement. On a légiféré. Le degré zéro de l'effort reste la norme.
Des conférences tech, des BBL, des communautés sur invitation massivement masculines. La cooptation perpétue l'entre-soi en silence.
Et la réponse classique : « Je ne recrute pas un genre, je recrute de la compétence. » C'est ahurissant.
Une communauté qui déploie des trésors d'efforts pour débattre de multithreading ou d'architecture hexagonale fait preuve d'une paresse intellectuelle sidérante dès qu'on parle d'inclusion.
C'est d'autant plus inexcusable dans le domaine du test. On passe notre vie à traquer les biais. Biais de confirmation dans l'analyse. Biais de survie dans la sélection des scénarios. Biais d'optimisme dans les estimations. On sait que le cerveau humain est une machine à se mentir. C'est la base de notre métier.
On devrait être les premières personnes à dire : oui, je suis biaisé. Ce n'est pas une question de choix ou d'intelligence. C'est un fait. Documenté. Reproductible. Mesurable.
Être rationnel, ce n'est pas décréter qu'on est objectif. C'est se baser sur la science, faire acte d'humilité, s'outiller, se contrôler, se confronter. Pas se rouler dans ses certitudes fainéantes.
Publié à l'origine sur LinkedIn.
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